Wajdi Mouawad, une tragédie contemporaine

Le passage de Wajdi Mouawad au Théâtre de Caen la semaine dernière n’aura laissé indifférent que peu de spectateurs. Deux soirées consécutives pour deux spectacles qui donnent un coup de fouet à la tragédie antique : Inflammation du verbe vivre et Les Larmes d’Oedipe. De ces spectacles, j’ai retenu le véritable hommage au théâtre en tant que domaine artistique et réflexif, couplé à une critique acerbe de nos vies contemporaines et nos dérives sociétales (oui, tout ça). Mais pourquoi c’était si bien ?

Sophocle, le théâtre et nous

La tragédie antique, insufflée par Sophocle notamment, reste encore un genre très aimé par le théâtre, étant son berceau d’origine. Mais pour quel théâtre est-elle si prisée ? Si les exemples d’actualisations réussies ne manquent pas, reste qu’une tragédie antique ne parle pas à toutes les sensibilités. Malgré sa capacité à parler ouvertement des évolutions de notre société au fil des siècles, la tragédie résonne souvent comme élitiste (souvent à raison, on ne va pas se mentir). Souvent, donc, mais pas systématiquement.

Selon moi, Wajdi Mouawad est de ceux qui arrivent à donner une autre image à la tragédie. Ses réécritures résonnent en nous comme des évidences ; elles nous touchent et sont au coeur d’une réalité vécue de près ou de loin par chacun. Cela passe par les thématiques abordées, comme par exemple la crise économique en Grèce qui se traduit en crise sociale et crise des consciences. C’est un sujet au coeur d’Inflammation du verbe vivre, dont le titre parle de lui-même. Mais l’interrogation va plus loin : pourquoi vit-on ? Et surtout, comme avoir “le goût de la vie” ? Réjouissant, n’est-ce pas ? Et bien oui.

En partant de la pièce Philoctète de Sophocle (un petit résumé ici), nous suivons Wahid dans son parcours à travers sa propre mort, ou sa mort en approche, après une tentative de suicide. Les lacs de Grèce se transforment en Styx, Charon, le passeur d’âmes, devient pêcheur. Les références antiques sont bien là. Mais inutile d’avoir fait une prépa en Lettres Classiques pour comprendre le travail de Wajdi Mouawad, c’est bien ça que je salue. Car le personnage de Wahid (joué par le metteur en scène lui-même), ne nous abandonne pas dans notre ignorance et s’adresse à nous pour nous éviter toute méprise. Avant de repartir dans cette introspection dont nous sommes les témoins.

Une mise en scène comme miroir sociétal

La proximité avec notre propre vie est parfois flagrante. Tout y passe : notre rapport à l’argent, au pouvoir, à la reconnaissance, au sexe. Notre aveuglement face à l’autre et notre recentrement sur nous-mêmes. Notre malaise, nos peurs. Notre jeunesse malade et décomposée. Wajdi Mouawad n’est pas tendre, et on oscille entre malaise et rire jaune, mais tout en souplesse. C’est pour notre bien, et non pour nous donner le dégoût de nous-mêmes, qu’on se rassure. Les questions soulevées ne le sont pas dans un penchant malsain mais sont au contraire pleine de conscience.

Les mises en scène de Wajdi Mouawad nous poussent dans nos retranchements. Selon les personnes, certains rejetteront en bloc ce travail et les idées qui en découlent, ou, comme ça a été mon cas, ressortiront léger d’être vivants. Quelque part, on est invité à relativiser sur ces “malheurs” qui nous encombrent mais que l’on se construit. Et si, tout compte fait, la clé se trouvait dans les mots ?

Sur le plan scénographie, le minimalisme est de rigueur et s’ajoute au monologue du personnage. Pour autant, ce personnage seul sur scène n’était pas notre seul interlocuteur ; simultanément était projeté sur un écran géant fait d’élastiques tendus qui servait de décor, un film retraçant le parcours vers les Enfers de Wahid, et sa rencontre avec différents autres caractères. Si l’ensemble paraît froid et assez plat, cet écran permettait de réveiller le jeu entre le film et la scène (l’acteur pouvait passer à travers l’écran par exemple). Une mise en scène assez succincte, dans l’optique sans doute de laisser toute la place au propos, et à Sophocle. La boucle est bouclée.

Même si tous les points de vue abordés ne m’ont pas toujours convaincue, c’est un ensemble de pièces à voir, sans faute, si l’occasion se représente. Je n’ai pas eu l’occasion de voir la seconde, Les Larmes d’Oedipe, mais les retours que j’en ai eu laissent penser qu’une réflexion et une mise en scène intriguante étaient aussi de mise. Wajdi Mouawad est donc à suivre, ne serait-ce que pour vivre l’expérience de la tragédie, d’une manière qui peut (enfin) parler à tous.

Les infos :
Inflammation du verbe vivre, à voir du 4 au 6 mai au Théâtre de l’Archipel de Perpignan, pour les sudistes ou les vacanciers 😉
Crédits photographiques : Pascal Gély

À très vite !

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