Mémorial de Caen – Dessins assassins

C’est une exposition immanquable que j’ai envie de vous présenter aujourd’hui : “Dessins assassins”, une collection privée d’Arthur Langerman, au Mémorial de Caen. Alors qu’aujourd’hui nous défendons légitimement le dessin de presse et la caricature, ceux-ci n’ont pas toujours été respectables. Mais un point commun persiste, celui de rendre compte d’un état d’esprit de la société, selon les époques.

Une haine ordinaire

Le Mémorial de Caen, par ses expositions temporaires et collections permanentes, a un objectif : celui de la mémoire pour le maintien de la paix. Ce qui implique de ne pas passer sous silence les moments dérangeants de notre histoire, notamment pour la France et l’Europe. Car la question de l’antisémitisme était monnaie courante à l’aube de la seconde Guerre Mondiale. Il était même grandissant au fil du XIXe siècle. Aujourd’hui, cet appel à la haine fait ouvertement et gratuitement, nous paraît choquant, mais au XIXe siècle, l’antisémitisme est un état d’esprit, une opinion parmi d’autres, voire une idéologie politique. Il n’était finalement pas si “anormal” d’être antisémite et de défendre cette idée, bien que la chose ait été blâmable, déjà à cette époque. Il suffit par exemple de penser à la fameuse affaire Dreyfus pour être convaincu de l’ampleur de l’antisémitisme en France, et le Mémorial nous rappelle volontiers.

Le dessin et la caricature sont donc ici utilisés pour défendre un “modèle français” et présenter le juif comme une menace pour le bon ordre, pour l’argent du pays, et j’en passe. Et les clichés fusent. Les représentations de juifs portent en elles les mêmes codes facilement identifiables, même le plus inconsciemment possible. À tel point qu’aujourd’hui encore, nous gardons en mémoire cette représentation stéréotypée. Le nez et les mains crochus, bossu, avide d’argent, meneur d’un complot avec les pays ennemis, avec l’envie de conquérir le monde et d’imposer son mode de vie et de pensée. Cet immigré sans territoire fait peur, et est pestiféré.

Les dessins présentés au Mémorial de Caen en rendent compte. Le juif est présenté comme un monstre hybride et tentaculaire.

Une résonance actuelle

En regardant ces installations au Mémorial, j’ai éprouvé deux sortes de malaise : celui de voir, encore, ce qui a pu être fait, et celui, plus profond, de voir qu’un schéma similaire est à la limite de se reproduire aujourd’hui. Une illustration en particulier m’a marquée par son écho aux pensées grandissantes du XXIe siècle, que je ne vous montrerai pas ici, le musée ayant choisi de ne pas diffuser ce contenu sur internet. Mais pour vous donner une idée, on retrouve ces invectives récurrentes à l’égard de l’étranger.

L’étranger voleur de notre travail, de notre argent, de nos logements, avide de conquérir le monde et d’imposer son mode de vie et de pensée. (J’ai l’étrange impression de me répéter…) “Dessins assassins” est une exposition prolifique avec un nombre important de pièces qui illustrent la progression fulgurante de l’antisémitisme à cette époque. Un antisémitisme ordinaire, donc, quotidien, qui a certainement contribué à cette fin tragique que l’on connait tous, ou du moins a modelé bon nombre d’esprits en cette direction. Une fin qui marque aussi le confort populiste dans lequel l’Europe s’est déjà plongée une fois, et qui n’est pas à l’abri de s’y risquer à nouveau. Par là même, un pays sans culture, nous avons pu expérimenter ce que cela donne. Les expositions du Mémorial, dans leur forme, sont aussi là pour le rappeler.

Alors qu’aujourd’hui le dessin de presse et la caricature veulent au contraire défendre une liberté commune et dénoncer des travers politiques, sociaux ou religieux, il faut poursuivre le maintien de cet équilibre. Pour éviter que de tels événements se reproduisent. Je n’ai donc qu’un mot, foncez voir cette exposition, et profitez-en, pourquoi pas, pour visiter l’intégralité du Mémorial de Caen ! 🙂

Les infos :

“Dessins assassins”, exposition temporaire du 20 mars au 15 décembre, entrée 5 € (pour l’exposition seule). Plus d’infos >

À très vite !

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